On achète un tableau de brocante pour ce qu’il montre, et on le regrette parfois pour ce qu’il cache. Une marine dans un cadre doré, une nature morte un peu sombre, un paysage signé d’un nom illisible : le vendeur parle d’« ancien », et vous avez quelques minutes pour vous faire une idée. Retournez le tableau. Le dos d’une toile en dit souvent plus long que la face sur son âge, son histoire et son état.
Lin ou coton, ce que dit la trame
Commencez par la toile elle-même, là où elle n’est pas peinte. Le lin se reconnaît à ses fils irréguliers : leur épaisseur varie, on y voit de petites surépaisseurs, et la teinte va de l’écru au gris brun. Le coton a une trame plus régulière, plus uniforme, souvent plus claire. Sur une toile ancienne, le dos a en général foncé avec le temps et la poussière, ce qui brouille un peu les repères. La fibre oriente l’enquête sans la conclure : le lin a servi aux peintres à l’huile pendant si longtemps qu’il ne date presque rien, et une toile de coton ne suffit pas à prouver qu’un tableau est récent.
Pour vous faire l’œil, gardez chez vous deux petites toiles neuves en guise d’étalon, l’une en lin, l’autre en coton, trouvées par exemple dans la boutique Label Toile, qui propose les deux fibres. Comparées à la loupe, fil contre fil, avec le dos d’un tableau chiné, elles apprennent à distinguer le lin du coton plus vite qu’une description.
Semences ou agrafes, le montage comme indice
Regardez ensuite comment la toile tient sur son châssis. Des semences, ces petits clous plantés dans la tranche, souvent rouillés, plaident pour un montage ancien. Des agrafes signalent en général un montage plus récent, ou une toile remontée. Le cas le plus parlant est le mélange des deux, ou une rangée d’agrafes à côté d’une ligne de petits trous vides : la toile a été démontée puis retendue, parfois lors d’une restauration.
Observez aussi le bord replié. Une ancienne pliure visible sur la face, près du bord, indique que le tableau a été remonté sur un châssis plus petit ou décalé. Rien de rédhibitoire, mais la composition a peut-être été rognée.
Le châssis, ses clés et ses inscriptions
Le châssis à clés se reconnaît aux petites pièces de bois en forme de coin logées dans ses angles, qui servent à retendre la toile quand elle se détend. Un châssis sans clés, aux angles fixes, ne prouve rien non plus : il en existe de toutes les époques. Des logements vides montrent que des clés se sont perdues : rien de grave en soi, mais le signe que le tableau a été manipulé sans grand soin. Inspectez le bois. De petits trous ronds trahissent le passage d’insectes, et une fine sciure fraîche, sur le montant ou en dessous, laisse penser qu’ils sont peut-être encore là. Mieux vaut alors faire traiter le tableau avant de l’accrocher près de vos meubles.
Les inscriptions sont souvent les indices les plus précis. Un numéro suivi d’un F, d’un P ou d’un M renvoie aux formats français normalisés, Figure, Paysage, Marine. Un tampon de marchand de couleurs, une étiquette d’exposition ou de transporteur, l’adresse d’un encadreur se recherchent et aident à situer le tableau dans le temps.
Estimer l’état avant de payer
Si le tableau est encadré, demandez à voir le dos hors du cadre quand c’est possible : le cadre cache les tranches, là où se lisent le montage et les éventuelles reprises. Avant de conclure, passez la toile sous une lumière rasante, celle d’une lampe de poche tenue de côté suffit, et cherchez :
- les bosses et les creux, qui signalent une toile déformée ou détendue ;
- les écailles et les soulèvements de peinture, plus inquiétants que des craquelures stables ;
- les déchirures, et au dos les pièces de toile collées pour les réparer ;
- une seconde toile collée derrière la première, signe d’un rentoilage, donc d’une restauration importante ;
- les auréoles, les taches et l’odeur de moisi, signes d’un séjour à l’humidité.
Si le tableau vous plaît malgré une toile détendue, résistez à l’envie d’enfoncer les clés dès le retour à la maison. Une toile ancienne est souvent sèche et cassante, et une peinture vieillie supporte mal d’être brusquement retendue : forcer la tension peut ouvrir des craquelures ou déchirer un bord fragilisé. Pour une pièce à laquelle vous tenez, l’avis d’un restaurateur vaut mieux qu’un coup de marteau.
